À quatre jours du second tour des élections municipales, la liste « Oui Grenoble » a tenu son grand meeting au Palais des sports. Plusieurs centaines de Grenoblois.es avaient répondu à l’appel, remplissant la salle d’une énergie à la fois joyeuse et déterminée. L’enjeu était clair : mobiliser massivement autour de la candidature de Laurence Ruffin pour marquer l’histoire de la ville. Pour porter ce message, la soirée avait réuni élus nationaux, maires de la métropole et figures du municipalisme citoyen — parmi lesquels François Ruffin, Guillaume Gontard, Cyrielle Chatelain et Philippe Rio, maire de Grigny. Ensemble, ils ont tissé le récit d’une ville rebelle et pionnière qui a rendez-vous dimanche avec un nouveau chapitre de son histoire.

photo Guillaume Laget DR
Dimanche 22 mars, Grenoble pourrait écrire une page nouvelle de son histoire : celle de l’élection de Laurence Ruffin, qui deviendrait la première femme maire de la ville. Les conditions sont réunies pour y parvenir : au premier tour, le total des listes de gauche a atteint 58 % des suffrages face aux listes de droite — un rapport de force qui confirme que Grenoble reste, dans son cœur, une ville de gauche. Certes, Alain Carignon est arrivé en tête au premier tour avec une courte avance sur Laurence Ruffin — mais cette avance ne reflète pas le rapport de force réel entre les deux camps. Car derrière elle, c’est toute la gauche rassemblée qui pousse. La mobilisation de toutes les forces de gauche et des écologistes pour le second tour sera donc décisive — et c’est tout l’enjeu de ces derniers jours de campagne.
Derrière Laurence Ruffin, c’est une coalition de quatorze partis de gauche — dont la France Insoumise — réunis « dans l’esprit du Nouveau Front populaire » qui soutient la liste « Oui Grenoble ». L’une des plus larges coalitions que la ville ait connues lors d’une élection municipale. Et pourtant, rien n’est joué : car en face, Alain Carignon représente tout ce que la ville a historiquement su rejeter. Hier la corruption et la privatisation, quand il livrait l’eau des Grenoblois à la Lyonnaise des Eaux dans un système d’enrichissement personnel condamné par la justice. Aujourd’hui une vision réactionnaire, climatosceptique et autoritaire qui contredit jusqu’à l’âme de cette ville Compagnon de la Libération. Entre les deux candidats, ce n’est pas seulement un projet municipal qui s’oppose à un autre — c’est une certaine idée de Grenoble qui est en jeu.
Dans une ambiance conviviale mais traversée d’une certaine gravité — celle qui caractérise les grands moments, quand on sent que quelque chose d’important est en train de se jouer — ce qui a frappé, ce soir au Palais des sports, c’est la cohérence du récit qui s’est dessiné dans les discours des intervenants. Au fil de la soirée, quelque chose s’est construit — comme si ces pierres distinctes, posées les unes après les autres, finissaient par former un même édifice. Un récit collectif, celui d’une ville rebelle et pionnière qui n’a jamais cessé d’être en avance sur son temps. Mais un récit qui ne regarde pas en arrière : il mesure, à l’aune de cette histoire longue, ce que Grenoble n’a pas encore accompli — et ce que dimanche pourrait enfin rendre possible. Car dimanche Grenoble a rendez-vous avec son histoire.
La première prise de parole de la soirée fut celle de Grenoble Alpes Collectif. Avant les figures nationales, avant les sénateurs et les députés, c’est la voix des citoyens qui s’est exprimée en premier. Celle d’un collectif qui défend une conception exigeante du municipalisme : non pas la gestion d’une ville par le haut, mais la transformation démocratique d’un territoire par et avec ses habitants. Ce premier temps de parole posait ainsi le cadre de la soirée. Si Grenoble a rendez-vous avec l’Histoire dimanche, c’est parce que des femmes et des hommes organisés, ancrés dans leurs quartiers et leurs communes, ont décidé de prendre leur destin en main. A Grenoble, le municipalisme n’est pas un slogan — c’est une pratique, une méthode, une exigence. Et c’est depuis cette exigence-là que la coalition « Oui Grenoble » est attendue pour gouverner.
C’est précisément cette exigence que Philippe Rio, maire PCF de Grigny (Essonne), est venu incarner. Reconnu pour son action contre la pauvreté et tout juste réélu au premier tour avec 65,78 % des voix à la tête d’une liste d’union de la gauche, sa présence à Grenoble n’était pas seulement un geste de solidarité militante — c’était la démonstration vivante que ce municipalisme exigeant, ancré dans les réalités sociales, produit des résultats. Car Philippe Rio l’a dit avec une clarté qui a résonné dans toute la salle : l’enjeu de dimanche ne s’arrête pas à la victoire. Gagner, c’est bien — mais la véritable épreuve se trouve dans la gestion de la ville. Et sur ce terrain-là, Grenoble a une histoire qui parle pour elle. Depuis les premières municipalisation des services publics jusqu’aux expériences de Dubedout et d’Eric Piolle, Grenoble a toujours su montrer que la gauche transforme concrètement le quotidien des habitants. Une tradition ininterrompue, à une exception près : la parenthèse Carignon, celle de la corruption et de la privatisation. Une parenthèse que Grenoble a su refermer — et qu’elle ne peut pas rouvrir dimanche.
Philippe Rio est également venu porter un message sur la diplomatie des villes. Dans un monde où les États reculent face aux crises climatiques et aux conflits, ce sont les municipalités qui tissent les liens, qui coopèrent, qui résistent. Coprésident de la Commission de CGLU sur l’inclusion sociale, la démocratie participative et les droits humains — le réseau mondial des villes qui œuvre à faire entendre la voix des territoires dans les grandes décisions internationales —, Philippe Rio incarne cette conviction profonde : les collectivités locales sont des lieux de résistance et de résilience où les droits humains sont défendus et conquis chaque jour. Les villes ne sont pas seulement des espaces de gestion — elles sont des acteurs politiques à part entière, capables de construire une autre mondialisation, par le bas, par les peuples, par les territoires. Il a rappelé à ce titre les coopérations concrètes réalisées entre Grenoble et ses villes jumelles, et notamment le partenariat avec Bethléem en Palestine — avec laquelle Grenoble maintient un lien de solidarité actif, refusant que l’amitié entre les peuples se soumette aux logiques de la guerre. Une diplomatie de proximité, de résistance et d’émancipation — à l’image, précisément, de ce que Grenoble a toujours su être.
Philippe Rio a également rendu hommage à un autre pilier de cette ville : les services publics et toutes les associations qui agissent au quotidien pour la solidarité, le sport et la culture. Ces milliers de bénévoles, de militants, d’éducateurs qui font vivre le lien social dans les quartiers. Ces forces vives que la droite, partout où elle gouverne, s’emploie méthodiquement à affaiblir — en coupant les subventions, en fragilisant les structures, en renvoyant chacun à sa solitude. Car c’est là que se joue aussi la bataille de dimanche : défendre les associations, c’est défendre une certaine idée de la ville — celle où l’on ne laisse personne au bord du chemin. C’est, là aussi, une page de l’histoire de Grenoble que dimanche devra protéger.
Guillaume Gontard, sénateur de l’Isère et président du groupe écologiste — solidarité et territoires au Sénat, a ancré son intervention dans une conviction qui traverse toute son action politique. Il a souligné l’importance du lien entre la capitale des Alpes et l’ensemble des communes qui l’entourent — un lien de coopération, de solidarité, de planification partagée. Ce lien n’était pas qu’une idée abstraite ce soir : il était incarné dans la salle. La maire d’Échirolles et le maire fraîchement élu de Saint-Martin-d’Hères étaient présents aux côtés de Laurence Ruffin, signifiant que la dynamique dépasse largement les frontières de la ville-centre. La ville de toutes les révolutions ne peut écrire son prochain chapitre qu’en entraînant avec elle tout un territoire. C’est ce tissu-là que Laurence Ruffin devra tisser et renforcer — en faisant de Grenoble non pas un phare solitaire, mais le cœur battant d’une région urbaine qui avance ensemble.
C’est François Ruffin, député de la Somme et fondateur du mouvement Debout!, qui a donné à la soirée une dimension nationale. Frère de la candidate, déjà présent au meeting du premier tour, il a longuement évoqué le progressisme grenoblois dans toute son épaisseur historique. La Journée des Tuiles de 1788 — non seulement prélude à la Révolution française, mais aussi révolte populaire contre la privatisation des forêts et des usages de l’eau. Les premières sociétés de secours mutuels, dès 1803. Les trois premières sociétés mutualistes féminines de France, en 1822. La municipalisation de l’eau, du gaz et de l’électricité dès 1903. Le titre de Compagnon de la Libération en 1944. Le premier planning familial de France en 1961. L’expérience Dubedout et le laboratoire du socialisme municipal. Mais François Ruffin ne s’est pas contenté de dérouler ce récit comme un inventaire prestigieux. Il l’a retourné vers le présent, avec une question simple et décisive : cette ville-là, celle des Tuiles, des résistants, des mutualistes et des militants — peut-elle dimanche choisir Carignon ? La salle a répondu NON. Grenoble ne vote pas pour un maire symbole de la corruption. Pas cette Grenoble-là. Et c’est pour cela qu’il a appelé à la mobilisation de tous les grenoblois.es dimanche.
Cyrielle Chatelain, députée de la deuxième circonscription de l’Isère et présidente du groupe écologiste à l’Assemblée nationale, a quant à elle mis en perspective le mandat qui s’ouvre. Elle a rappelé les avancées concrètes de la décennie écologiste qui vient de s’achever en saluant la présence d’Eric Piolle qui a été applaudi. Des réalisations tangibles, réelles, qui ont transformé le visage de la ville. Mais Cyrielle Chatelain a refusé de s’en tenir au bilan. Car si Grenoble a avancé, les inégalités sociales et environnementales n’ont pas disparu. L’écologie grenobloise n’est pas un bilan à défendre : c’est un élan à amplifier, un projet à approfondir, une promesse à tenir envers tous les habitants de la ville. Et cette promesse-là, dimanche, commence à s’écrire.
C’est Laurence Ruffin qui a clos la soirée, donnant à ce récit commun un élan décisif qui a provoqué une écoute attentive et profonde dans le public. Face à Alain Carignon, elle a défendu avec force l’image d’une ville qui se souvient de ce qu’elle est : « la Grenoble que nous aimons, la ville rebelle, solidaire, émancipatrice, antiraciste, ouverte sur le monde. » Mais Laurence Ruffin n’est pas seulement venue célébrer une histoire — elle est venue démontrer qu’elle est prête à en écrire la suite. Dès le lendemain de l’élection, a-t-elle affirmé avec une clarté qui a traversé la salle, elle sera prête à gouverner. Prête à faire face aux défis qui attendent la ville : le logement, la transition écologique, les services publics, les quartiers populaires, la métropole. Prête à tenir la promesse d’un municipalisme qui gouverne avec ses habitants et non au-dessus d’eux. Car si l’histoire de Grenoble est belle, ce qui compte dimanche, c’est ce qu’on en fait — et Laurence Ruffin a montré ce soir qu’elle sait exactement ce qu’elle veut en faire.
Le contraste avec son adversaire était assumé jusqu’au bout. D’un côté une candidate qui se lève pour ce que Grenoble est et pour ce qu’elle peut devenir. De l’autre un candidat qui l’a trahie — hier par la corruption et la privatisation, aujourd’hui par une vision réactionnaire et climatosceptique qui contredit jusqu’à l’âme de cette ville Compagnon de la Libération. Si la soirée a célébré l’histoire de Grenoble, elle a aussi, entre les lignes, dessiné les contours d’un défi historique. Car l’expérience des décennies passées a mis en lumière une tension fondamentale que Laurence Ruffin devra résoudre. Les politiques néolibérales ont profondément fragilisé les liens sociaux, provoquant une défiance envers les institutions — comme en témoigne la montée de l’extrême droite dans toute la France, mais aussi le fait que certains électeurs des quartiers populaires de Grenoble se retrouvent tentés par Carignon, faute de se sentir entendus. Cette défiance est réelle. Elle ne se conjure pas par des discours — elle se surmonte par des actes.
L’écologie municipale a produit des réalisations tangibles. Mais elle n’a pas toujours su renverser les rapports de pouvoir qui maintiennent les habitants des quartiers populaires à l’écart des lieux où se décide leur avenir. L’écologie a trop souvent été faite pour le peuple — et pas suffisamment par lui. C’est précisément ce défi que Laurence Ruffin et sa proposition de municipalisme coopératif sont appelés à relever. Grenoble a tous les atouts pour y répondre : une longue tradition d’éducation populaire héritée de Peuple et Culture, des services publics solides, un tissu associatif dense dans les quartiers, et une histoire qui a démontré que les habitants des quartiers populaires, quand on leur en donne les moyens, sont en mesure de contribuer à l’histoire de la ville et d’en être les acteurs. Les enjeux sont clairs : retisser les solidarités et construire une écologie populaire où les habitants des quartiers, en première ligne face aux injustices environnementales, deviennent ceux qui décident de la transformation de leur territoire. Une écologie qui défend les services publics, qui étend la gratuité, qui construit des communs urbains, qui fait de chaque école, chaque bibliothèque, chaque régie publique une réalisation vers l’abondance partagée, la beauté et le bien-vivre pour tous. Et qui s’inscrit, comme l’a rappelé Philippe Rio, dans une diplomatie des villes tournée vers la solidarité internationale.
Car ce qui se joue dimanche à Grenoble dépasse Grenoble. Dans une France où l’extrême droite est en hausse, chaque victoire municipale compte. Chaque ville est une preuve que l’union est possible, que le projet est désirable, que les Françaises et les Français peuvent choisir autre chose que la résignation ou l’extrême droite. Grenoble, ville de la Résistance depuis toujours, pourrait redevenir ce qu’elle a si souvent été : le signal d’un possible, l’étincelle d’un élan national. La ville qui, en 1788, annonçait la Révolution française, pourrait contribuer à une nouvelle dynamique pour une gauche populaire et écologique capable de gouverner.
Au terme de la soirée, le message était clair. Voter Ruffin dimanche, c’est prolonger le geste de celles et ceux qui, depuis 1788, ont fait de Grenoble une ville en avance sur son temps. Ce n’est pas seulement choisir une maire — c’est choisir d’inventer un municipalisme qui transforme la ville avec ses habitants, qui coopère avec son territoire, et qui regarde le monde avec solidarité. Grenoble a toujours su, dans les moments décisifs, se montrer à la hauteur de son histoire.
Rendez-vous le 22 mars. Et d’ici là, c’est la mobilisation générale — pour donner toutes nos forces dans la bataille pour Grenoble.
David Gabriel – 19 mars 2026 –

